jeudi 23 avril 2015

La beauté intérieure



Le pipi de Juliette a été formel, je vais être papa. Ça fait bien six mois que j’ai appris la nouvelle. Est-ce qu'il faut croire deux bandelettes rose ?
Bon d’accord, madame a eu droit à toutes sortes d’examens pour confirmer. Du genre avec des piqûres et d’autres trucs désagréables. Moi, je la soutenais, de toutes mes forces ! Bien content d’éviter les aiguilles en attendant sagement dans la salle d’attente. Quelques jours plus tard, ils nous ont donné des chiffres et des codes bizarres.
Franchement, BetaHCG ça veut dire quoi? J’ai vérifié dans le dictionnaire, il sait pas non plus! Heureusement que Google est plus malin que le Larousse.

Bref, il paraît que c’est une histoire d’hormones.

Chez les garçons, les hormones ça nous pousse à mesurer notre truc, et surtout à crier bien fort qu’on l’a plus grand que celui des autres mâles. Et si un autre mâle prétend le contraire, les hormones ça nous donne envie de lui coller des baffes.
Chez les femmes, les hormones ça donne envie de fraises, ça fait vomir et ça fait pousser des haricots dans le ventre. Sont gentils avec leurs hormones et leurs chiffres compliqués.
Sur le papier, les chiffres ils sont très grands. Les spécialistes nous prédisaient des jumeaux en gestation. Ma femme à moi, elle a pas envie de fraises. Elle vomit pas non plus. Elle se réveille tous les matins aussi fraiche qu’un gardon.
Alors bon, il paraît qu’elle est maman, mais moi je veux des vraies preuves. Paraît que je vais devoir attendre neuf mois pour avoir une preuve frétillante et sonore. C’est bien trop long.

Du coup, on a été au cinéma.

La place était affreusement chère, et même pas de réduc’ pour les femmes enceintes. Et puis on était pas super bien installés. Enfin surtout moi. Egalité des sexes, tu parles. J’étais sur une chaise, du genre qu’on trouve dans les cantines. Tandis que madame elle avait droit au fauteuil en cuir blanc (ou presque), à moitié allongée, tranquille la vie...
Bon après, c’est pas sûr que j’aurais adoré ça non plus. Déjà, il y avait ce type qui lui a demandé de montrer son nombril. J’aime pas! Il y a que moi qui ai le droit de le voir, son nombril ! Surtout en plein hiver ! Ensuite, voilà qu’il lui étale un truc visqueux sur le ventre. Et qu’il la caresse avec une sorte de sex-toy électrique.
Au moment ou j ‘allais coller une baffe au type pour qu’il arrête de tripoter ma femme. Le film a commencé.

Chhht dans la salle !

On y voit rien dans leur truc. Tout ça pour ça ? Voir une sorte d’entonnoir renversé, tout noir ? Ah, tiens, ça bouge. Il y a du gris aussi. On devine des formes, mais c’est pas net. Même sur les premiers films des frères lumière, on voyait mieux. Tu parles de la pointe de la recherche médicale, on se croirait un siècle plus tôt. Vu ce qu’on raque, ils pourraient au moins se payer une télé en couleur.
L’image, pas terrible donc. Au moins on avait le son. J’ai mis un peu de temps à réaliser que la voix off qu’on entendait, c’était le type qui tripotait ma femme. Ça causait de diamètre bipariétal, de périmètre céphalique et autres longueur cranio-caudale. Pire qu’un documentaire d’Arte à 3 heures du matin. J’ai arrêté d’essayer de suivre. Je regardais la télé.

Alors ça ressemble à quoi un bébé au bout d’un mois ?

Ils parlent tous de haricots ou de crevette. Quelle imagination ! Le haricot noir, presque net, c’est l’Amnios. Le fœtus c’est l’espèce de limace au milieu.

Il m’aura fallu très longtemps avant de comprendre la beauté intérieure. Ca n’a rien à voir avec la psychologie ou la personnalité.
La beauté intérieure c’est de voir une limace floue en noir et blanc sur un écran qui tremblote et de trouver que c’est la plus belle chose du monde...
(en plus la séance de ciné était remboursée par la sécu)